
En 1963, la Confédération a inscrit dans la loi ce que quelques dirigeants de la Silicon Valley redécouvrent aujourd'hui à titre personnel : une population protégée ne s'improvise pas. Soixante ans plus tard, la Suisse dispose d'un patrimoine que le monde entier lui envie, et qu'elle a largement oublié.
Un décalage qui intrigue
Il y a, dans le débat actuel sur l'intelligence artificielle, un détail qui revient régulièrement et qui mérite qu'on s'y arrête. Plusieurs des personnes les mieux placées pour évaluer la trajectoire de ces technologies (dirigeants de laboratoires, chercheurs, investisseurs) se préparent personnellement à des scénarios de rupture. Terrains isolés, réserves, constructions enterrées. Tout en tenant, publiquement, un discours résolument rassurant.
Tristan Harris, ancien éthicien chez Google et cofondateur du Center for Humane Technology, insiste sur ce décalage. Son analyse ne repose pas sur une intuition personnelle mais sur une lecture des incitations : les laboratoires sont engagés dans une compétition où ralentir signifie perdre, ce qui rend structurellement difficile de faire passer la prudence avant la vitesse.
Mais l'argument qu'il relaie et qui nous intéresse ici est ailleurs.
La « malédiction de l'intelligence »
L'idée vient de deux chercheurs, Luke Drago et Rudolf Laine, et Harris la reprend volontiers. Elle part d'un phénomène bien documenté en économie du développement : la malédiction des ressources.
Lorsque la richesse d'un pays provient massivement d'une ressource extraite du sol plutôt que du travail et de l'impôt de ses habitants, quelque chose se déforme dans la relation entre l'État et sa population. Un gouvernement qui n'a pas besoin de citoyens productifs pour financer son budget a moins de raisons structurelles d'investir dans leur éducation, leur santé, leur cohésion. Non par cynisme : parce que l'incitation a disparu.
Drago et Laine posent alors une hypothèse. Et si l'intelligence artificielle produisait le même effet ? Si la production de richesse cessait progressivement de dépendre du travail humain, l'incitation à prendre soin de la population s'affaiblirait de la même manière. Harris ajoute que le modèle économique réel du secteur ne vise pas tant à augmenter les capacités humaines qu'à remplacer une part considérable du travail, ce qui, si c'est exact, accélère le mécanisme.
C'est une thèse, pas un fait établi. Elle est discutée, contestée, et rien ne garantit qu'elle se vérifie. Nous la mentionnons parce qu'elle éclaire, par contraste, quelque chose de très suisse, et que ce quelque chose se trouve peut-être sous votre maison.
Ce que produit une société dont les habitants sont la richesse
Car la Suisse d'après-guerre était exactement dans la situation inverse.
Ce pays sans matières premières, sans accès à la mer, sans empire, ne tirait sa prospérité que d'une seule chose : ses habitants. Leur travail, leurs compétences, leurs impôts, leur engagement dans le service. Un État dans cette position n'a pas seulement de bonnes intentions envers sa population : il a une raison structurelle de la protéger. Chaque personne compte, littéralement.
Le béton coulé sous les maisons suisses est la trace matérielle de ce calcul.
Le 4 octobre 1963, la Confédération adopte une loi qui paraît aujourd'hui extravagante : toute nouvelle habitation doit comporter un abri, ou contribuer à en financer un. Pas pour les dirigeants. Pas pour ceux qui peuvent se le permettre. Pour tout le monde, dans chaque commune, mécaniquement, pendant des décennies.
Le résultat est unique au monde. La Suisse compte aujourd'hui quelque 370 000 abris, privés et publics confondus, offrant environ neuf millions de places protégées pour une population de moins de neuf millions d'habitants. L'écrasante majorité de ces places (86 %) se trouve dans les abris privés, ces locaux situés sous les maisons individuelles et les immeubles. Le solde est assuré par environ 9 000 abris publics, construits et gérés par les communes pour celles et ceux qui n'en disposent pas chez eux.
Le taux de couverture national dépasse ainsi les 100 %, avec des disparités réelles : plusieurs cantons, dont Genève, restent en dessous du principe d'une place par habitant.
Le contraste avec les constructions privées de quelques fortunes considérables ne tient donc pas à la technique, ni même au coût. Il tient à la logique. Un bunker sur mesure soustrait quelques personnes au sort commun. Le dispositif suisse a fait le pari inverse : protéger tout le monde, ou rien.
Une question qu'on peut laisser ouverte
On peut légitimement se demander si une telle infrastructure se construirait encore aujourd'hui. Elle a coûté cher, mobilisé des générations d'ingénieurs et de maçons, et reposait sur un consensus politique qui n'existe plus sous cette forme.
Nous n'avons pas de réponse à cette question, et ce n'est pas notre rôle d'en proposer une. Elle mérite simplement d'être posée, parce qu'elle change la manière de regarder ce qu'on a déjà.
Un patrimoine qu'on ne regarde plus
L'abri privé n'est pas un sanctuaire. En temps de paix, la majorité des abris servent de caves, et c'est parfaitement admis : l'abri peut être utilisé comme entrepôt, atelier ou local d'archivage. Trois conditions seulement l'accompagnent : il doit rester accessible en permanence, ne pas être modifié de façon durable, et ne pas servir de logement.
Car ce qui est demandé est ailleurs. Si les autorités en ordonnent l'occupation, l'abri doit être prêt à être occupé en l'espace de cinq jours. Non pas propre : opérationnel. Sa porte doit fermer, ses joints assurer l'étanchéité, sa ventilation fonctionner. C'est précisément ce que vérifient les organes régionaux de protection civile lors du contrôle périodique, que la Confédération impose aux cantons au moins tous les dix ans.
Le dispositif fonctionne, donc. Ce qui manque n'est pas le contrôle : c'est le regard des propriétaires eux-mêmes. Beaucoup descendent chaque semaine dans leur abri pour y chercher une bouteille ou ranger des skis, sans avoir jamais observé l'état des joints, sans savoir si la ventilation tourne encore, sans se demander combien de temps il faudrait pour libérer le volume. L'abri est devenu un lieu si banal qu'il a cessé d'être visible.
La Confédération elle-même a déplacé sa priorité en ce sens : il ne s'agit plus de construire de nouveaux ouvrages, mais de maintenir la valeur de ceux qui existent. Neuf millions de places protégées ne valent que par leur état.
Descendre, ouvrir la porte en grand, vérifier qu'elle ferme correctement, écouter si la ventilation démarre, retrouver le rapport du dernier contrôle : dix minutes suffisent à savoir où l'on en est. C'est peu, pour savoir ce qu'on a sous les pieds.
À propos de l'auteur
auxAbris — Association suisse spécialisée dans la coordination des abris de protection civile privés.
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